TÉLÉCOMMUNICATIONS - Économie des télécommunications


TÉLÉCOMMUNICATIONS - Économie des télécommunications
TÉLÉCOMMUNICATIONS - Économie des télécommunications

Placés sous le signe du monopole pendant de nombreuses décennies, les réseaux de télécommunication se sont ouverts, à partir des années 1980, à une concurrence modérée. Cette concurrence a porté surtout sur les terminaux, sur les services et sur les nouveaux produits comme le téléphone mobile. Elle est restée marginale sur les infrastructures fixes.

Dans les années 1990, l’avènement des autoroutes de l’information, la généralisation de l’image et du multimédia, la naissance de nouveaux marchés très porteurs semblent imposer aux opérateurs de nouveaux modèles économiques construits sur la concurrence.

Quelle sera l’organisation mondiale du marché des télécommunications au début du XXIe siècle? Va-t-on vers une organisation de l’offre limitée à quelques gros opérateurs mondiaux? Et d’abord, comment les nouveaux modèles fondés sur l’idée de concurrence absolue vont-ils être compatibles avec les impératifs majeurs des réseaux: l’obligation de sécurité des personnes et des groupes, la garantie de non-détournement des réseaux au profit d’organisations criminelles, la possibilité d’utilisation à des fins militaires des réseaux civils et, surtout, la nécessité d’un accès universel aux nouveaux réseaux d’autoroutes, qui doivent être ouverts à l’ensemble des citoyens quelle que soit leur localisation ou leur niveau de revenu?

1. L’économie traditionnelle des réseaux de télécommunication

Jusqu’aux années 1970, les réseaux de télécommunication sont restés centrés sur un service dominant, le téléphone, qui représentait environ 90 p. 100 de leur activité. Le télex n’occupait qu’une part relativement modeste et les autres services – liaisons spécialisées, téléphone mobile, transmission de données – pesaient d’un poids très faible.

Depuis l’automatisation des réseaux téléphoniques, qui a commencé vers les années 1920-1930 et s’est pratiquement terminée vers les années 1960 (hormis quelques cas isolés comme la France), l’économie et le marché des télécommunications se caractérisent par un monopole à peu près absolu des opérateurs sur les réseaux, les terminaux et les services.

Quel que soit son statut – compagnie privée, compagnie publique, administration –, chaque opérateur exerce son monopole sur un territoire défini, correspondant presque toujours au territoire national, ou à une partie de ce territoire. Les zones sur lesquelles exercent deux opérateurs voisins ne se recouvrent pas.

Ce monopole résulte d’un choix à la fois politique et économique. Il est censé permettre aux États d’assurer au mieux leurs obligations essentielles en matière de sécurité. Il évite l’éparpillement entre plusieurs opérateurs et le gaspillage de ressources rares nécessaires à l’établissement d’un réseau. Il garantit le service universel, c’est-à-dire l’accès de tous les citoyens au réseau, à des coûts raisonnables. Il permet enfin d’optimiser les investissements de construction et de modernisation des réseaux.

Les exigences de sécurité

Dans l’esprit du législateur, le réseau assure une fonction régalienne de sécurité publique. Il s’agit, par exemple, de protection des personnes et des groupes (accès aux pompiers, à la police, aux hôpitaux), et de desserte des établissements sensibles (usines, universités, écoles, etc.). L’État est également censé se porter garant du respect de la confidentialité des communications, veiller au bon emploi du réseau, faire en sorte qu’il ne soit pas utilisé ou détourné à des fins malveillantes, ou contraires à l’ordre public ou aux bonnes mœurs. Enfin, l’État prévoit, en temps de crise ou de guerre, l’utilisation du réseau de télécommunication civil à des fins militaires, ce qui lui paraît justifier qu’il soit propriétaire du réseau.

Le bon emploi des ressources rares

Les ressources rares, dont il convient d’éviter le gaspillage, sont de trois ordres: les fréquences du spectre radioélectrique, les emprises nécessaires pour établir les infrastructures (points hauts, domaine public utilisé pour les artères interurbaines, sous-sol urbain), ainsi que les capacités techniquement limitées des systèmes de transmission (jusqu’à la fin des années 1960, les réseaux de transmission avaient des capacités limitées à quelques dizaines ou centaines de circuits téléphoniques, selon les cas).

Le service universel

Il s’agit d’éviter que certains groupes de citoyens ne soient défavorisés par rapport à d’autres dans l’emploi des réseaux de télécommunication: ceux des banlieues par rapport à ceux du centre des villes, ceux des campagnes par rapport à ceux des villes, ceux des montagnes par rapport à ceux des plaines, ceux qui sont éloignés de nœuds importants du réseau par rapport à ceux qui en sont proches.

L’exigence de service public est une donnée absolument générale dans la plupart des pays équipés de réseau téléphonique. Elle semble quasi consubstantielle à l’histoire du téléphone, dès que celui-ci est devenu un produit de masse. Aucune voix ne s’est réellement élevée, dans aucun pays, même parmi ceux de tradition la plus libérale, contre ce principe égalitaire.

Son application a donc eu des conséquences directes sur l’organisation des investissements. Si l’obligation de service universel n’existait pas, tout opérateur de réseau chercherait la rentabilité maximale en limitant son service aux abonnés les plus profitables, à des niveaux de tarifs lui offrant une rentabilité normale dans le cadre réglementaire auquel il est assujetti. En obligeant l’opérateur à desservir des abonnés moins rentables (à la fois plus coûteux à raccorder et générant moins de trafic), l’obligation de service universel a pour effet direct de diminuer globalement la rentabilité de son réseau. À titre d’exemple, si le raccordement d’un abonné à la campagne coûte en moyenne quatre fois plus cher que celui d’un abonné urbain et s’il y a au total un abonné rural pour deux abonnés urbains, l’opérateur doit donc doubler ses tarifs par rapport à ce que serait son prix pour les seuls abonnés urbains: c étant le coût d’un abonné urbain, le coût moyen par abonné est donc de (2 c + 4 c)/3 = 2 c.

Cela veut dire que toutes les compagnies de téléphone au monde, aux États-Unis, au Japon comme en Europe, ont géré leur réseau, et le gèrent encore aujourd’hui, sous le signe de la péréquation. Les abonnés et les services les plus rentables subventionnent les abonnés ou les services les moins rentables. Il faut noter que cette péréquation est, dans ses modalités, très difficile à cerner, même dans un cadre comptable précis et complet. En effet, les coûts des abonnés et des communications s’étagent en des répartitions statistiques complexes, du plus onéreux au moins onéreux. Ils dépendent de surcroît des conventions comptables retenues, par exemple des clés de répartition des coûts du réseau selon les unités d’œuvre prises en considération. Le calcul de ce qu’il est convenu d’appeler la charge de compensation, c’est-à-dire la subvention qu’une compagnie de téléphone devrait percevoir au titre du service universel, pose des problèmes particulièrement complexes, pour ne pas dire insolubles.

L’optimisation des investissements

Le montant élevé des investissements nécessaires pour le développement et le renouvellement des réseaux a été un autre élément spécifique du maintien des monopoles. Mais, à la fin de l’automatisation des réseaux, vers 1960, la plupart des opérateurs des pays développés ont été obligés d’investir plus massivement encore. Il leur fallait répondre à une demande croissante des trafics téléphoniques interurbain et international. Ces hauts niveaux d’investissement ont été de surcroît imposés par la rapidité de l’évolution technologique, car celle-ci obligeait les opérateurs à accélérer leur politique de renouvellement des infrastructures et des équipements. On a vu, en moins de vingt ans, les satellites de télécommunication se substituer aux liaisons radioélectriques, les systèmes de commutation temporelle remplacer les systèmes de commutation mécanique, la fibre optique rendre obsolètes des réseaux de câbles coaxiaux ou des liaisons hertziennes, pourtant de création récente.

Par ailleurs, une caractéristique majeure des réseaux de télécommunication est qu’il s’agit de systèmes à rendement croissant. Cela veut dire que le coût moyen d’un abonné au réseau ou d’une communication décroît au fur et à mesure que le réseau s’accroît en taille, en nombre d’abonnés, en nombre de communications échangées.

Aussi pourrait-on dire que le coût d’un réseau unique de téléphone, pour la France entière, est moins élevé que celui de deux réseaux distincts interconnectés, l’un pour la France du Nord, l’autre pour la France du Sud, exploités par deux opérateurs différents. De même, le coût d’un réseau unique est inférieur au coût de deux réseaux concurrents (mais qui permettent de relier n’importe quel abonné de l’un avec n’importe quel abonné de l’autre), sur le même territoire. Observons cependant que la loi du rendement croissant n’est valable que dans certaines limites. Au-delà d’une certaine taille, on peut penser que le modèle cesse d’être vrai. À titre d’exemple, le territoire des États-Unis est partagé en une dizaine d’opérateurs, les plus gros de ceux-ci étant de taille comparable à celle de l’opérateur français.

En définitive, le fait que les réseaux de télécommunication sont devenus au fil du temps de plus en plus consommateurs d’investissement (capital intensive ), combiné avec la constatation que le coût moyen d’un réseau décroissait en fonction de sa taille, n’a cessé de renforcer, jusqu’aux années 1980, l’idée que les monopoles des réseaux de télécommunication étaient nécessaires et inévitables.

2. La révision des concepts à partir des années 1980

La fin des années 1980 et le début des années 1990 constituent une période charnière annonçant une révision des concepts qui régissaient jusque-là l’économie des réseaux de télécommunication. À l’ordre monopolistique succède en effet une organisation du marché des services et des infrastructures de télécommunication plus libérale, même si les opérateurs conservent des positions dominantes. Quoi de plus naturel que d’appliquer au secteur des télécommunications les thèses qui avaient prévalu dans le domaine du transport aérien! La nécessité de la déréglementation s’impose donc à son tour dans le domaine des télécommunications. Elle a commencé par les terminaux, elle s’applique ensuite au téléphone mobile et aux services, gagne enfin les infrastructures.

Dans ce mouvement de libéralisation, la mise en cause des monopoles de télécommunication semble avoir été facilitée par deux facteurs majeurs: l’interpénétration avec l’informatique et la croissance du marché.

L’interpénétration avec l’informatique

Selon le sentiment général, les prix des services de télécommunication étaient élevés, pour des services dont la qualité était loin d’être satisfaisante. La revendication est donc d’abord venue des grands clients professionnels des services de télécommunication, sensibles aux coûts qu’ils jugent élevés des liaisons de télétransmission intégrées dans leur système d’information. La part des services non téléphoniques, et notamment des prestations liées aux transferts de données, a fortement augmenté dans le budget de télécommunication des grandes entreprises. Il faut donc en faire baisser le coût.

Une telle revendication est puissamment encouragée par les industries de l’informatique. Celles-ci sont déjà en concurrence avec les opérateurs, car l’informatique et les télécommunications s’interpénètrent. Les systèmes d’information des grandes entreprises se structurent en réseaux; d’abord développés autour de grands ordinateurs puissants, ceux-ci se complexifient avec des ordinateurs régionaux, eux-mêmes reliés à des terminaux ou à des micro-ordinateurs. L’intérêt des constructeurs informatiques est de faire baisser les coûts des réseaux, qui pèsent d’un poids de plus en plus important dans le bilan de coût des systèmes d’information, et d’obtenir des prix plus raisonnables des opérateurs, qui abusent manifestement de leur monopole.

Un marché en croissance continue

Une seconde raison contribue tout autant à renforcer le discours sur la mise en cause des monopoles. Le marché des télécommunications est en expansion régulière. Il s’est fortement dilaté tout au long des Trente Glorieuses et continue d’être en expansion permanente. Les deux chocs pétroliers de 1973-1974 et 1979-1980 ont peu affecté sa croissance. Aussi le monopole des opérateurs est-il de plus en plus controversé. Un marché en croissance régulière peut et doit laisser place à de nouveaux compétiteurs.

Une concurrence douce

Aux États-Unis d’abord, avec la naissance de Microwave Communication Inc. (M.C.I.) comme concurrent d’American Telephone & Telegraph (A.T. & T.), au Royaume-Uni ensuite avec la rupture du monopole de British Telecom (B.T.) en 1984, puis au Japon avec l’émergence d’autres opérateurs que Nippon Telegraph and Telecom (N.T.T.), autorisée par une loi de 1985, un nouveau schéma de concurrence modérée entre en application.

Dans le domaine du téléphone mobile, des opérateurs concurrents se mettent en place à travers le monde. Dans le domaine des infrastructures fixes, au contraire, la position des opérateurs dominants n’est que faiblement entamée. Aux États-Unis, le démantèlement d’A.T. & T., en 1984, laisse aux sept Regional Bell Operating Companies (R.B.O.C.) une position quasi monopolistique. Leurs seuls concurrents, les téléports (zones directement raccordées aux réseaux de télécommunication interurbains et internationaux, indépendamment des compagnies régionales) ou, plus généralement, les C.A.P. (Competitive Access Providers), ne les menacent pas sérieusement. Au Royaume-Uni, où est créé Mercury, l’opérateur principal B.T. conserve après quelques années plus de 92 p. 100 du marché. Il en est de même de N.T.T. au Japon, dont la pénétration reste supérieure à 92 p. 100, malgré la concurrence de nouveaux opérateurs issus des compagnies d’électricité et de chemin de fer. Mais le modèle de concurrence douce qui s’établit au Royaume-Uni et au Japon permet de camper un décor libéral, plus théorique que réel. Il absout les pays en question de tout grief d’organisation monopolistique. Seules l’Allemagne et la France, où les opérateurs dominants Deutsche Telekom et France Télécom conservent pratiquement 100 p. 100 du marché, sont montrées du doigt, faute d’avoir agi en temps voulu.

C’est donc dans ce décor de concurrence douce ou de monopole atténué que les grands opérateurs abordent la dernière décennie du siècle. Le conflit entre deux thèses opposées, celle de l’appel à la concurrence et à l’ouverture des marchés dans l’intérêt du consommateur, et celle du maintien de quasi-monopole pour satisfaire aux exigences du service universel et d’une bonne économie des réseaux, aboutit à un équilibre mou. Or voilà que dans ce ciel relativement serein retentit un coup de tonnerre: les autoroutes de l’information s’annoncent.

3. Le grand chambardement des réseaux

Al Gore, qui va devenir vice-président des États-Unis, est, en 1992, le premier à donner le signal. Il ne fait que rendre publique une situation que les experts lui annoncent: la transformation quasi programmée des réseaux d’aujourd’hui, principalement dédiés à la voix, en réseaux beaucoup plus performants, capables de véhiculer des textes, de la voix et de l’image de télévision dans les deux sens. Il baptise ces réseaux «autoroutes de l’information». Deux technologies majeures provoquent cette mutation: la fibre optique et de nouveaux systèmes de commutation appelés A.T.M. (asynchronous transfer mode ).

La fibre optique est déjà quasi généralisée sur les réseaux interurbains et internationaux où elle a supplanté le cuivre en moins de sept ans. Sa technologie s’est en effet complètement stabilisée en 1985. La baisse vertigineuse des coûts de la fibre et des équipements optiques qui lui sont associés permet de généraliser son emploi dans le domaine des réseaux d’abonnés au téléphone, dernier refuge du cuivre comme transporteur des signaux d’information.

Les réseaux téléphoniques sont déjà presque entièrement numérisés, c’est-à-dire qu’ils utilisent, dans leur fonction principale de transmission et de commutation, des dispositifs identiques à ceux des ordinateurs. La voix n’est plus transmise sous forme de signaux électriques analogues aux signaux acoustiques, mais sous forme de listes d’éléments binaires (bits), traités par les commutateurs chargés d’établir la liaison. La voix du correspondant entendue par l’abonné au cours de sa communication est donc entièrement synthétique. Les débits transmis par les réseaux de téléphone ou traités par les commutateurs restent cependant peu élevés: quelques dizaines de milliers d’éléments binaires (kilobits) par seconde.

Les nouveaux systèmes A.T.M. permettent de commuter des débits beaucoup plus élevés. L’utilisation de l’A.T.M., en se combinant à la généralisation de la fibre, va multiplier le débit numérique des réseaux de téléphone par environ 100 000. Les débits numériques vont atteindre en quelques années plusieurs milliards d’éléments binaires (gigabits) par seconde au lieu de quelques dizaines de milliers. Ainsi naissent les autoroutes de l’information.

Il est naturel que ce grand chambardement modifie substantiellement la donne de l’économie des réseaux de télécommunication.

De grands marchés très porteurs

Le multimédia

Le multimédia est un ensemble de services interactifs qui utilise le seul support numérique pour le traitement et la transmission de l’information sous toutes ses formes: textes, données, son, images fixes, images animées réelles ou virtuelles. Le multimédia s’est déjà répandu sans avoir recours à un réseau. Son support en est le disque optique compact (CD-ROM ou CD-I) dont le marché représentait en 1994 plus de 60 milliards de francs dans le monde avec un taux de croissance annuel proche de 100 p. 100 aux États-Unis. Les CD-ROM et CD-I offrent déjà une grande diversité de services interactifs, d’information et de jeux. Le système de transport et d’échange d’information interne au micro-ordinateur équipé de CD-ROM fonctionne à des débits de l’ordre de ceux des futures autoroutes.

La généralisation de la communication multimédia sur des réseaux numériques à très hauts débits va ouvrir des débouchés encore plus considérables, notamment en Europe où le marché du CD-ROM est limité par un niveau d’équipement des ménages en micro-ordinateurs relativement bas. On pourra ainsi visiter un musée, suivre un cours de médecine ou d’histoire, consulter une encyclopédie, courir une course automobile, piloter un avion, lire à distance les livres d’une bibliothèque. La plupart des professions vont être profondément transformées et enrichies par l’emploi du multimédia, et notamment toutes les professions de services: banques, assurances, transports, publicité, commerce et distribution, professions de santé, enseignement, etc.

Les enjeux de ces nouveaux types de communication sont particulièrement lourds. Un enjeu économique, d’abord. L’appropriation du multimédia par tous les corps de métier représente des activités nouvelles, nombreuses et créatives. Les nouveaux marchés du multimédia vont générer une forte croissance de valeurs ajoutées dans le domaine de la communication, donc d’importantes créations d’emploi, sans doute plusieurs centaines de milliers à la fin du siècle.

Un enjeu de connaissance et de compétitivité, ensuite. Tout processus d’acquisition de connaissance est construit sur une interrogation de bases de données, celles-ci étant souvent incomplètes, constituées de façon empirique et très partiellement numérisées. Par leur formidable puissance de débit et de traitement, les autoroutes de l’information vont augmenter fortement l’efficience des processus cognitifs. La compétitivité des entreprises sera donc fortement stimulée par leur aptitude à gérer leurs informations, à amplifier la communication avec leurs clients pour mieux développer leurs produits, mieux acheter, mieux vendre et, surtout, à impliquer leur personnel dans un véritable jeu d’échange d’idées, d’informations, de progrès, dans un réseau de réseaux associant tous les collaborateurs, en écrasant les empilages de niveaux hiérarchiques.

Un enjeu de culture, enfin, car la généralisation de l’accès aux autoroutes de l’information pour les citoyens sera un élément fondamental de connaissance, de revitalisation et de développement des patrimoines culturels.

Le visiophone

Mais le multimédia n’est pas le seul grand marché à venir. Extension naturelle du téléphone, le visiophone, c’est-à-dire le téléphone avec image animée de l’interlocuteur, sera généralisable au début du XXIe siècle. On n’ose encore y penser, mais, par l’emploi de l’image, il devrait constituer un moyen de communication sociale bien plus riche et tout aussi universel que le simple et fruste téléphone d’aujourd’hui.

La nouvelle chaîne de la communication

Comment sera constituée la nouvelle chaîne de la communication à hauts débits? De contenus numérisés, d’abord. Certains d’entre eux le sont déjà: bases de données scientifiques ou professionnelles, fichiers des comptes des clients pour une banque, fichiers des contrats et des clients pour un assureur, catalogues des articles pour une société de vente par correspondance, listes des places à réserver dans un avion ou dans un train pour un transporteur. D’autres sont à numériser, comme les livres d’une bibliothèque ou encore les images médicales permettant l’établissement d’un diagnostic pour un médecin.

Mais la numérisation ne se limitera pas seulement à l’établissement d’une liste informatique codée d’articles, de textes, de comptes, de contrats, de dossiers; elle va surtout s’engouffrer dans le monde de l’image même. Un très grand nombre d’objets, de paysages, de monuments, de salles de musée auront leur image numérisée visible sur écran au gré du consommateur. Tout objet représentable en image aura son double numérique, à partir duquel il sera livrable à domicile, avec toute possibilité de l’observer de face, de profil, de près, de loin. Le multimédia pour chacun, c’est la possibilité d’entrer dans l’image même.

Ces informations numériques seront stockées dans des serveurs d’images, mis en relation avec les terminaux du consommateur grâce aux réseaux d’autoroutes, ces derniers étant eux-mêmes composés de fibre optique et de commutateurs A.T.M. Il faudra donc que les serveurs et les terminaux soient capables de se parler, de communiquer à l’aide de logiciels. Les chaînes nouvelles de la communication multimédia incluront une part croissante de logiciels, et pas seulement de matériel et d’équipement de réseau.

Que sera enfin le terminal de monsieur Tout-le-monde? Un micro-ordinateur amélioré et connectable aux réseaux d’autoroutes, ou bien un poste de télévision spécial pourvu d’un décodeur intelligent assurant les fonctions logiques nécessaires? L’avenir le dira.

Toutes ces questions font l’objet d’une intense activité de développement des industries intéressées. Celles-ci sont multiples et pas seulement limitées aux industries des télécommunications, de l’informatique et de la télévision (programmes et téléviseurs), mais ouvertes comme on l’a vu à toutes les industries du service, qui s’approprieront le multimédia.

Une nouvelle organisation du marché

Tout ce qui vient d’être décrit met en lumière les aspects profondément différents des nouvelles chaînes de la communication par rapport au temps où le téléphone, mono-produit, mono-service, déterminait à lui seul le modèle d’organisation monopolistique.

D’une part, la chaîne de communication n’est plus seulement un fil reliant un abonné à un autre; elle incorpore les éléments techniques les plus variés – contenus, serveurs, logiciels, réseaux, terminaux – relevant d’industries jusque-là relativement séparées, à l’exception de l’informatique et des télécommunications. D’autre part, les acteurs industriels sont nombreux, concurrents ou associés, chacun se sentant capable d’empiéter sur le domaine des autres.

Qui interdira, par exemple, à un fabricant de logiciels de créer un réseau de télécommunication ou à un fabricant de micro-ordinateurs de produire des postes de télévision, puisque c’est l’évolution naturelle de son métier? Qui pourra empêcher une entreprise de grande distribution de faire de la banque, puisque, disposant d’un réseau de ventes à domicile, elle pourra «packager» ses produits avec des produits bancaires? Qui interdira enfin à une société de réseaux disposant de fichiers clients de s’associer avec un fabricant de logiciels pour faire de la banque? Les exemples peuvent être déclinés à l’infini. En d’autres termes, chacun des métiers n’est plus vraiment protégé par sa propre spécificité ou par son état de l’art.

Ainsi, s’agissant des opérateurs, il devient clair que leur monopole ne se justifie plus, puisque tout le monde sauf eux est placé en situation de concurrence. Un rapport rédigé en 1994 à l’initiative de la Commission de Bruxelles, le rapport Bangemann, préconise, au nom de la libération des forces du marché, une mise en concurrence totale et rapide des réseaux de télécommunication. Cela est-il vraiment possible? Telle est bien la question fondamentale qui se pose au milieu des années 1990. Le modèle de réglementation douce ou de monopole atténué qui a prévalu dans les pays développés jusqu’aux années 1990 peut-il être brusquement remplacé par une organisation différente, beaucoup plus radicale, dans laquelle n’importe qui peut s’établir opérateur? C’est à cette dernière question qu’il faudrait tenter d’apporter une réponse.

Un nouvel ordre économique sur les réseaux

D’abord, ce n’est pas parce que l’autorité de réglementation décrète la concurrence totale sur les réseaux que cette concurrence va s’établir de manière immédiate et mécanique. En effet, le poids des investissements en matière de réseau reste élevé. Pour construire les réseaux mondiaux d’autoroutes de l’information, il faut mobiliser des capitaux importants. L’unité de coût serait plutôt le milliard de dollars que la centaine de millions de francs. Cela signifie que le nombre d’acteurs de dimension mondiale sera restreint.

Ensuite, le ticket d’entrée sur ce marché est beaucoup plus élevé pour les nouveaux joueurs que pour les opérateurs déjà sur la place. Pour un opérateur de télécommunication actuel, le coût de construction des autoroutes de l’information, c’est-à-dire de réseaux en fibre allant jusqu’à chacun des abonnés au téléphone, est du même ordre que le coût de renouvellement ou de simple mise à niveau par an et par abonné, ce qui le met en pole position par rapport à ses concurrents qui n’ont pas encore de réseau.

Enfin, les situations respectives en matière de déréglementation des trois parties du «monde développé» sont totalement dissemblables.

Aux États-Unis, le leader incontesté, A.T.&T., dispose d’une position relativement hégémonique sur le marché. Il est à la fois constructeur et opérateur, ce qui lui donne une compétence sur l’ensemble de la chaîne de la communication. Il détient 60 p. 100 du marché des télécommunications sur les réseaux interurbains, 55 p. 100 du marché de fournitures de commutateurs, 90 p. 100 du marché de fournitures des réseaux optiques. Par ailleurs, les opérateurs locaux, les R.B.O.C., continuent de bénéficier d’un quasi-monopole. Le «big bang» toujours attendu sur le marché américain, c’est-à-dire l’ouverture de la pleine concurrence sur les nouveaux marchés de l’image, du multimédia et, bien sûr, du téléphone entre les R.B.O.C. et les câblo-opérateurs s’enlise dans l’enchevêtrement des lobbies adverses. En clair, contrairement à toutes les apparences, le marché nord-américain reste conforme au modèle de monopole atténué.

Même situation au Japon, où l’engagement politique en faveur des autoroutes de l’information est le plus marqué parmi tous les pays du monde. Mais le débat sur l’organisation du marché n’est pas encore tranché. En attendant, N.T.T. conserve sa position dominante.

C’est dans ce cadre que l’Europe cherche son propre modèle de déréglementation. La philosophie libérale de Bruxelles pousse très nettement à une déréglementation totale des réseaux de télécommunication des quinze nations composant l’Europe, mais la difficulté est grande, tant sont contradictoires les intérêts des pays européens en la matière. Une directive de Bruxelles prévoit d’ouvrir la concurrence sur les infrastructures de télécommunication à partir de 1998. Quel que soit le cadre réglementaire résultant de cette directive, le modèle économique nouveau sur lequel s’organisera réellement l’économie des réseaux de télécommunication reste indéterminé.

Au fond, la vraie question est moins de connaître le modèle affiché que de déterminer les futurs leaders, les futurs grands donneurs d’ordre de la communication multimédia.

On peut formuler un pronostic. Les opérateurs de réseaux seront peu nombreux, sans doute moins de dix dans le monde, tant le niveau des investissements est élevé pour être acteur. La position très dérégulatoire de Bruxelles est à la fois audacieuse et risquée. Elle devrait plutôt s’inscrire dans une stratégie que dans un dogme. Elle ne saurait être définie sans référence aux politiques suivies aux États-Unis et au Japon sous peine d’aboutir à une compétition inéquitable entre les grandes industries des trois régions «lourdes» du monde. Une politique aventureuse pourrait même conduire à l’élimination à terme des opérateurs européens. Il est vrai que l’avenir des opérateurs dépend aussi d’eux-mêmes, de leur aptitude à évoluer, à sortir de leur culture héritée des monopoles d’autrefois.

D’autres difficultés se posent aussi. Comment concilier la concurrence totale sur les réseaux avec ces impératifs majeurs de sécurité que sont la protection des personnes et des groupes, la garantie de non-détournement des réseaux au profit d’organisations criminelles, la confidentialité et la protection de la vie privée? Comment concilier une organisation hyperlibérale du marché avec des impératifs de service universel? Comment imaginer que l’outil nouveau et surpuissant des autoroutes de l’information ne soit pas mis à la disposition de tous les citoyens quel que soient leur situation géographique ou leur niveau de revenu?

Il est possible aussi – ce serait une situation paradoxale – que les leaders mondiaux des autoroutes de l’information soient non pas les maîtres des infrastructures, mais plutôt les grands développeurs de logiciels ; que le «péagiste» du transport de l’information soit non pas le propriétaire du réseau, mais celui des logiciels et des standards capables d’offrir la nouvelle image au consommateur, de le faire entrer dans cette image, de lui ouvrir le champ illimité des nouvelles habitudes de consommer, d’acheter, de se distraire, d’emprunter, de s’assurer, d’apprendre, de se soigner, de jouer...

L’avenir le dira.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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